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PHIL SPECTOR EST MORT

PHIL SPECTOR EST MORT

Modifié le 18/05/2021 à 05:41
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Phil Spector

« The Tycoon Of teen"

 

Le fameux son Spector. The Wall Of sound... A ne pas confondre avec un quelconque mur du son passé à Mach 1 ou 2, mais plutôt des mélopées délicates, fines comme le cristal, vignettes d’une époque, enluminées, enveloppées (là où tant d’orchestration d’ordinaire les noient) d’une chrysalide de violons et de cordes. Une musique de l’âme pour l’âme. En aucune façon des sucreries pour midinettes : bien plus qu’une stylisation, la quête d’un Graal intouchable, évanescent. Celui d’un âge éternel, la jeunesse, ou plutôt l’adolescence, avec sa fragilité, son innocence et son exacerbation. Sa pureté. L’adolescence, ce moment où l’on se brise comme du verre, où les sentiments vous soulèvent par vagues, où le coeur saigne sans doute pour de bon, cet âge où les larmes coulent toute seules dans un éclat de rire. Un âge qui n’a de tendre que le nom et que la réalité foudroie si fort qu’on en perd souvent le souvenir. Il en reste quelques impressions fuyantes, des réminescences impossibles à capturer, parfois un écho lointain. Un « Da Doo Ron Ron » qui résonne encore et toujours, obsessionnel...

Car les jours de cafard, un disque des Crystals ou des Ronettes peut vous sauver sinon la vie du moins la journée. Et d’ailleurs, ces Teens Operas auront sans doute préservé Spector des années durant de ses démons jusqu’à ce que la folie l’emporte sur le génie ou le Mal sur le Bien...

 

« To know Him Is To Love Him ». Une épitaphe sur une pierre tombale. Celle du père de Phil Spector. Il s'est suicidé en s'asphyxiant dans sa voiture avec un tuyau relié au pot d'échappement. Son fils prodige n'avait pas dix ans. Il fera de ces quelques mots un énorme hit avec les Teddy Bears en 1959. Transformer une épitaphe en une pop song d'amour, avec la double lecture du titre : sombre présage ! Cette morbidité insérée dans une pop song acidulée brille comme une marque indélébile de malédiction ou de fatalité. Elle planera comme une ombre au-dessus de Spector de longues années et finira par fondre sur lui, l'enveloper et le recouvrir totalement.

D'origine ukrainienne, Harvey Philip Spector nait le lendemain de Noël 1939. Il passe ses premières années dans le Bronx : son père, ferronier de métier, joue de la guitare et branche la radio en permanence à la maison. Après son suicide, la famille quitte la côte est et s'installe à Fairfax, dans le quartier juif de Los Angeles où sa mère trouve un emploi de couturière. Avec son gabarit poids plume et son horreur du soleil, le jeune Phil n'a rien en commun avec les ados surfers gorgés de California sun. Mais ses talents de guitariste,instrument qu'il pratique depuis l'âge de 13 ans, lui permettent rapidement de monter son premier groupe, les Teddy Bears.

Ce groupe de teenagers connait un beau succès à Los Angeles, passant régulièrement à la télé. Déjà hanté par le chaos, le jeune homme malingre et insécure, ne supporte pas la foule et renâcle à se produire sur scène. Une phobie qui provoquera le split du groupe.

De retour à New York, sur les conseils de Lee Hazelwood, Spector travaille comme songwriter avec les mythiques Leiber et Stoller avant que les éditions Hill and Range ne l’engagent comme auteur-producteur. Les morceaux qu’il enregistre pour Gene Pitney, Ben E. King ( « Spanish Harlem »), Johnny Nash (qui vampirisera la musique de Marley), Ray Peterson ("Corina, Corina" de Dylan) ou les Paris Sisters ( « Be My boy ») seront des hits massifs. A 23 ans, Spector est millionnaire. Il fonde Philles Record à la fin de l’année 1961 et le premier disque des Crystals sort en février 1962 « There’s No Other » suivi de « Uptown », un classique ! "He Hit Me", le single suivant sera interdit de plusieurs radios en raison de ses paroles, au sado-masochisme sous-jacent, approprié concernant Phil Spector. Paranoïaque autant qu'infatiguable travailleur doté d'une vision (et d'une oreille), Spector se terre dans son studio pour y fignoler ses teens symphonies de 2 minutes 30. Si celles-ci sont exclusivement enregistrées en mono, le sorcier fou ne lésine pas à la dépense pour s'assurer le service d'orchestres Phil-(l)armes-onyx. Son "Wall Of Sound" est révolutionnaire : doublant, triplant les nombres de musiciens, il superpose leurs parties instrumentales piste par piste afin d'obtenir ce "mur du son" qui habillera ses chansons, donnant une ampleur symphonique à de simples pops songs. *

* Avec son troisième album, en 1975, Bruce Springsteen cherchera à écrire l'un des albums définitifs de l'histoire du rock. Obsédé par Spector et par son Wall Of Sound, il mettra des mois à obtenir cette symphonie urbaine qu'il cherche, multipliant les pistes de guitares pour les compresser ensuite. L'enregistrement de Born To Run se transformera en une expérience unique, mettant au supplice le jeune rocker et ses musiciens cf Biographie "Une Vie Américaine".

Auteur, concepteur, producteur, il choisit également ses interpètes, assemble ses groupes de teens girls qu'il dirige en parfait autocrate. Il n'agit pas autrement dans sa vie privée en épousant Véronica Bennett, chanteuse des Ronettes, qu’il a rebaptisée Ronnie et façonnée selon son goût et sa vision, lui imposant sa coiffure et son maquillage.

Spector œuvre en démiurge exerçant un contrôle total et totalitaire sur ses créations. Une démesure mégalo qui le conduit à se faire construire un studio dans une ancienne piscine désaffectée pour en conserver l’écho sonore que ce bassin produit. Les 3 années suivantes, ses school girls groups aligneront plus de 20 hits, trustant invariablement les plus hautes marches des charts. Mais l’influence de Spector va bien au-delà des imitations qu’il a engendrées. En explorant et repoussant les ressources de la production, il ouvre une voie neuve pour les Andrew Oldham, Joe Meek, Brian Wilson*, autres grands détraqués. A lui seul, Spector aura impulsé, presque initié, toute la production moderne.

*Le travail démentiel autour du seul single « Good Vibrations », qui aura nécessité des centaines d'heures d'enregistrement dans plusieurs studios, a même fait l'objet d'un coffret de plusieurs CDs. On y suit la genèse du titre, piste par piste.

Pourtant, la déferlante anglaise de 1964 va porter un coup fatal à l’univers musical de Spector et par là même à sa santé mentale déjà fragile. Avec la dégringolade subite dans les charts de ses singles, c'est tout son univers qui s'écroule. Blindé de coke, paranoïaque, le Pygmalion se claquemure avec sa belle captive dans son manoir sur les hauteurs de Beverly Hills. La propriété est mieux gardée que la Maison Blanche, avec clôture électrique, dobermans et bodyguards en sentinelles. Obsédé par les armes à feu, comme Hank ou Elvis, Spector fait du ball trap dans son jardin avec les 45 tours qu'il déteste. S'identifiant au héros d'Orson Welles, il mate en boucle "Citizen Kane". La suite le démontrera, la comparaison avec Tony Scarface Montana, semble – hélas- plus adaptée : victime de la jalousie morbide de son ancien mentor la séquestrant dans sa cage dorée sur les hauteurs de Beverly Hills, Ronnie ne devra son salut qu'à la fuite après plusieurs années d'enfermement.

L’échec en 1966 de ce qu'il considère comme son chef d'œuvre "River High Mountain Deep", composé pour Ike and Tina Turner, achève de le démolir. Le coup d'arrêt est sévère et ébranle son psychisme déjà fragilisé.

La controverse qui suivra autour de son travail sur Let It Be le dernier album des Beatles n’arrangera rien : en studio depuis plusieurs mois, les Fab Four, au bord de la rupture, éprouvent toutes les peines du monde à faire aboutir leur nouvel album. C'est Lennon, sans en informer ses comparses, qui appelle Spector à la rescousse. En janvier 1970, en dépit de sa phobie des voyages, sous tranquilisants, l'ami américain s'envole pour Londres. Mc Cartney supporte mal l'ingérence du nabot génial gavé de poppers. Outre le peu d'estime qu'il lui porte, il déteste les arrangements et les ajouts instrumentaux opérés. Ces désaccords précipiteront le split définitif du groupe malgré le succès de l'album.

Dans ce contexte difficile, le hit décroché par les Righteous Brothers "You’ve Lost That Lovin’ Feeling’ est inespéré. Peu après sa sortie, Elvis l'adaptera d'abord pour la scène en août 1970*. Ce qu'il en fera est tout bonnement hallucinant : il en a saisi l'essence romantique, la dualité grandiloquente et majestueuse et propose rien de moins qu'une transposition visuelle unique en son genre de la symphonie sonore imaginée par Spector. Outre l'intensité vocale de son interprétation, c'est la théatralisation du morceau qui fait mouche, à la fois pièce dramatique en plusieurs mouvements crescendo et ballet sauvage, avec ce qu'il faut d'érotisme, de violence et de douleur. Presley ressemble alors à un Nijinski rock'n'roll animal. Empruntant la gestuelle de sa chorégraphie à la danse classique et aux arts martiaux, il re-crée et donne à "You've Lost that Lovin' Feeling’ sa dimension spectorienne.

* Sa reprise figure sur l'album "That's The Way It Is"

Le déclin brutal de ses singles et l'expérience Beatles incitent Spector, à partir du début des années 70, à se tourner vers la production d'albums. Il acceptera de produire plusieurs artistes majeurs à commencer par John Lennon. Yoko Ono, Georges Harrison ou encore Leonard Cohen connaîtront également des fortunes commerciales et artistiques diverses sous la houlette de grand guru sonore des sixties. Chacun de ces enregistrements se déroulera dans des conditions extrêmes, Spector, de plus en plus incontrôlable, flirtant de plus en plus sûrement avec la folie.

En 1971, il produit le tout premier album solo de Lennon/ Plastic Ono Band, marqué par le hit "Imagine". Une collaboration qu'entend poursuivre l'ex-Beatles pour son album suivant. Mais pendant l'enregistrement de Rock'n'Roll (1973)*(a) Spector déjante : en proie à une crise délirante sous l'effet conjugué de l'alcool et des pills, il dégaine l'un de ses colts, met en joue Lennon et manque de le flinguer (la balle ira se loger dans le plafond du studio). Funeste présage du destin des deux protagonistes de cette scène *(b).

*(a) Spector ira jusqu'à dérober ensuite les masters de l'album Rock'n'Roll exigeant de sa maison de disque une rançon pour les restituer !

*(b) Une scène qui se reproduira quasiment à l'identique lors des sessions d'enregistrement avec Léonard Cohen qui se retrouvera avec le canon du révolver sur la tempe tandis que Spector lui déclare sa flamme. Les Ramones auront droit également à une passe d'arme du même acabit !

Pendant ce temps, déjouant la surveillance maladive de son ex-mentor,Ronnie la belle captive est parvenue à s'enfuir, abandonnant à son sort l'ombre du génie des sixties dans son manoir, dont Il ne sort que la nuit tel un comte Dracula : Spector devient spectral !

Après Kane, c'est à Don Corleone qu'il s'identifie lorsque sort le "Parrain". Spector aime à jouer au caïd redoutable et redouté. Devant les femmes qui lui résistent, il prend des airs menaçants du haut de son mètre 65, s'entoure d'une cour servile, et ne sort jamais sans ses talons compensés, son artillerie et ses gardes du corps.

Sans le consentement de Ronnie, Spector adopte deux jumeaux et les lui offre comme cadeau de Noël peu avant que l'ex-Ronettes ne prenne littéralement la fuite, sans rien emporter. Tentant de relancer sa carrière, elle pourra compter sur le soutien de l'Asbury Connection très à la mode à la fin des seventies : Southside Johnny puis le E Street Band joueront sur son premier maxi single. Bruce Springsteen, nouvelle star de l'Amérique en 1978, lui écrira quelques titres puis un album entier qui ne verra jamais le jour. A de nombreuses reprises, Ronnie sera l'invitée sur scène du futur Boss entre 1976 et 1978. Hélas, elle ne retrouvera jamais le succès qu'elle connut dans les sixties.

En 1979, après Léonard Cohen, il produit les Ramones (cf le chapitre sur les Ramones) et redisparaît, toujours nimbé de cette aura maléfique, avouant ,dans l’une de ses rares interviews, prendre des médicaments contre la schizophrénie et se savoir relativement bipolaire.

Les décennies passent. Spector roule en rolls Royce Silver Cloud blanche à l'immatriculation personnalisée PHIL 500, s'offre en 1998 pour 1,1 million de dollars un nouveau manoir sur les hauteurs de San Fernando : le Dupuis Pyrenees Castle. Cette propriété de style néogothique comptant une trentaine de pièces a été construite dans les années 20 par un ancien berger franco-américain.

Début 2002, on le dit convalescent. Il a suivi une cure de désintoxication et semble vouloir à nouveau travailler, comme l’attestent ces 3 titres qu’il produit pour Starsailor par l'entremise de sa fille.

Mais à flirter sans cesse avec le chaos, celui-ci finit par vous alpaguer pour de bon.

Le 3 février 2003, on retrouve dans le vestibule de sa propriété le cadavre de Lana Clarkson, tuée d'une balle dans la bouche. Un colt cobra 38 gît à ses pieds, quelques éclats de dents jonchent le sol.

Epilogue sordide, inéluctable. Spector n'échappera ni aux conséquences de ses actes, ni à un destin.

 

Lana Clarkson n'avait rien de la jeune première un peu naïve puisqu'elle naviguait depuis belle lurette dans le milieu hollywoodien. Elle avait eu son heure de gloire dans les années 80-90. L' ex-playmate d'1m83, avait été la vedette de série B d'heroic fantasy dont Barbarian Queen en 1983 avant de devenir l'ambassadrice de Marvel Comics. Au temps de sa splendeur, elle avait accordé ses faveurs sexuelles notamment à Jack Nicholson ou Warren Beatty, deux serial queutards bien connus, clients assidus d'Heidi Fleiss. Mais, au détour du nouveau millénaire sa carrière périclita. La quarantaine venue, Lana Clarkson se retrouva bel et bien mise en quarantaine. Très attentive à rester en forme, l'ex-bimbo mangeait bio, pratiquait le yoga, ne buvait ni ne fumait et évitait tout excès. Mais la mode n'étant pas encore aux cougar-girls, elle ne décrochait plus de rôle. N'ayant pas été assez prompte ou assez futée pour se ranger des voitures à temps en épousant comme c'est la coutume un homme suffisamment fortuné capable d'assurer des vieux jours qu'elle ne connaîtrait pas, Lana enchainait les petits boulots pour boucler les fins de mois, jouant les hôtesses dans les clubs de L.A.

Ce soir de février 2003, elle travaillait au House Of Blues, un club pour VIP monté dans les années 90 (club qu'avait inauguré Bruce Springsteen, alors résident à LA, et John Fogerty, en soutien du groupe maison emmené par l'ex-clavier du E Street Band, Danny Federici * )

* Federici devait ensuite reprendre sa place dans le E Street band reformé en 1999 avant son décès pendant la tournée 2008.

Cette nuit-là, Spector l'avait passée à faire la tournée des grands ducs : après avoir dîné au Grill On The Alley sur Beverly Hills, il avait pris quelques verres au Vic Lounge, puis au Dan Tana's de Santa Monica. Les 5 cocktails au rhum qu'il s'envoya firent mauvais ménage avec les antidépresseurs et les anxiolytiques. Il déboula torché au House Of Blues vers 1 heure et demie du matin affublée de l'un de ces innombrables postiches capillaires outranciers dont le pouvoir principal était de transformer l'ancien sorcier du son en vieille sorcière. Si bien qu'à l'entrée, Lana Clarkson tombe dans le panneau. Confuse de sa confusion, l'ex reine barbarian aura à cœur, toute la soirée, de se faire pardonner sa méprise. Sa prévenance lui sera fatale : elle accepte que le génie aux allures d'épouvantail la raccompagne, prenant place à bord de la mercedes S430 noire pour ce qui sera sa dernière virée. Spector la convaint de venir prendre un dernier verre à Pyrenees Castle. Son chauffeur reste en faction devant la porte du manoir à la disposition de son boss, prêt à reconduire Lana un peu plus tard. Son témoignage sera capital et accablant pour Spector : il dira avoir entendu retentir une détonation une heure et demie plus tard. A la suite de quoi, Spector serait sorti sur le perron en lui avouant : "Je crois que j'ai tué quelqu'un !". L'homme de confiance appelle aussitôt la police.

Spector réfutera par la suite avoir jamais tenu de tels propos. Mais cette fois, ça sent vraiment le roussi… Il s’adjoint les services d’un ténor du barreau pour ne pas se retrouver derrière, en la personne du fameux Robert Shapiro dont la réputation n'est plus à faire depuis qu'il a arraché l'acquittement d'O.J.Simpson. L'homme a l'habitude des procès ultra médiatique. Comme O.J., Spector clame son innocence. Selon lui, Lana Clarckson aurait bu un verre avec lui avant de décider de rentrer. Il ne l'aurait pas reconduite, préférant rester au salon. Alerté par la détonation, il se serait précipite et aurait découvert la jeune femme sans vie, affalée sur une chaise, l'arme gisant à ses pieds. La jeune femme se serait donc assise pour se donner la mort dans le hall d'entrée du Pyrenees Castle.

Spector reste en liberté conditionnelle en attendant, sans impatience son (ses) procès. La procédure sera longue et complexe : relaxé après un premier procès où son comportement erratique, ses perruques improbables et son arrogance attestent bien d'un équilibre mental précaire.Spector comparaît une seconde fois en 2009 et cette fois c'est la curée. Le témoignage à charge de son chauffeur le crucifie. Il est condamné et incarcéré.

He was a rebel...

 

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